« Un souci constant de vérité »

Dans l’atelier de l’artiste : dialogue entre Armance Léger et Jacques Miège. Mucem, Marseille, 25 mai 2023

L’entretien retrace la collaboration entre Jacques Miège, légataire universel de Michel Journiac, et Armance Léger, directrice de la recherche et des successions à la galerie Christophe Gaillard à Paris, pour l’inventaire des œuvres, le classement des archives et la valorisation du fonds de l’atelier de l’artiste. Dans le secret de l’atelier, il invite à mieux découvrir la pratique de Michel Journiac ainsi qu’à percevoir la manière dont s’organise la réception de son œuvre. Préservé dans sa totalité, le fonds des archives de Journiac offre la possibilité de pénétrer dans l’intimité de l’œuvre et de remonter aux origines du processus créatif.

Armance Léger est docteure en histoire de l’art, membre du laboratoire SACRe (PSL – ENS, Paris) et collabore avec la galerie Christophe Gaillard depuis 2016 en tant que directrice du département de la recherche et des successions. Diplômée de l’École normale supérieure, elle est spécialiste de l’art occidental des années 1960 à nos jours, en particulier de l’œuvre de Daniel Pommereulle, à laquelle elle a consacré sa thèse et plusieurs expositions en France et à l’étranger. Elle travaille sur l’œuvre de Michel  Journiac depuis près de dix ans. Elle a classé et inventorié le fonds d’atelier et les archives de l’artiste, en collaboration étroite avec son ayant droit. Elle a codirigé la publication du premier volume monographique édité par la galerie Christophe Gaillard, Michel  Journiac, Le corps travesti (2018) et dirigé le second volume, Michel  Journiac, Le corps transfiguré (2026).

Jacques Miège est le légataire universel de Michel  Journiac.

Pour citer cet article : Armance Léger et Jacques Miège, « « Un souci constant de vérité » », publié le 22 avril 2026, Revue Turbulences #03 | 2026, en ligne, URL : https://turbulences-revue.univ-amu.fr/un-souci-constant-de-verite, dernière consultation le 26 avril 2026.

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Michel Journiac dans son atelier, "20 ans après", 1994, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac
Fig. 0 : Michel Journiac dans son atelier, "20 ans après", 1994, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac

Armance Léger : Ces journées de mai 2023 consacrées à l’œuvre de Michel  Journiac et accueillies par le Mucem, une institution hautement symbolique du point de vue des questions de société et de la place que l’art peut avoir dans notre époque, constituent un moment important et émouvant. Après l’acquisition par le musée en 2021-2022 d’un ensemble conséquent issu du Rituel de transmutation, elles marquent une étape dans le cheminement de la reconnaissance de l’œuvre de Michel  Journiac. La galerie Christophe Gaillard a commencé à représenter l’œuvre de Michel  Journiac à la fin de l’année 2016. J’ai alors rencontré Jacques Miège, son légataire universel, et j’ai été missionnée par la galerie pour travailler dans les archives de Michel  Journiac afin de documenter le fonds d’œuvres que Christophe Gaillard avait acquis plusieurs années auparavant. Pénétrer dans l’atelier de Journiac s’est avéré être une manière très instructive de découvrir sa pratique. Rapidement, la nécessité s’est imposée de mener des recherches sur les œuvres que nous prenions en dépôt, puis sur l’ensemble de celles conservées à l’atelier. Un fonds d’artiste est utile lorsqu’il permet de maintenir l’œuvre vivante. Stimuler les discours et les approches critiques, contextualiser l’œuvre, initier des expositions ou confronter des artistes contemporain·es à l’œuvre… telle était l’ambition de notre travail commun.
Cher Jacques, ta parole est rare et nous sommes vraiment toutes et tous très heureux de pouvoir t’écouter aujourd’hui ! En préambule, pourrais-tu nous raconter comment tu as rencontré Michel  Journiac ?

Jacques Miège : J’étais étudiant aux Arts Décoratifs à Nice et j’avais comme enseignant le critique François Pluchart qui était proche de Michel  Journiac. C’est à ce moment-là que j’ai connu l’œuvre de Michel. Puis il a fait une exposition à Nice à laquelle j’ai participé car je travaillais dans les musées de la ville. J’ai aperçu Michel pour la première fois à ce moment-là. Après, j’ai travaillé dans un magazine créé par François Pluchart à Paris qui s’appelait L’Art vivant. On voyait souvent Michel qui venait faire des photocopies dans les locaux. À cette époque-là, il n’habitait plus l’île-Saint-Louis mais dans le 13ᵉ arrondissement, et de l’appartement que j’habitais, je voyais son atelier ! Nous nous croisions régulièrement. Nous nous sommes retrouvés proches sans avoir rien fait pour l’être. Il m’a invité à participer à une exposition à Avignon : « Le vivant et l’artificiel » à l’Hospice Saint-Louis, en 1984. Puis en 1987, Michel m’a proposé de partager l’atelier avec lui…
Les années 1980 étaient des années très difficiles. Ce n’était pas une période heureuse pour lui. La première fois que j’ai vu Michel dans l’atelier, il travaillait à son projet des Icônes 1. C’était un peu triste. Michel était quelqu’un qui ne savait pas être seul, qui n’aimait pas être seul. Il avait toujours besoin d’avoir des gens autour de lui. Moi, je servais au moins à ça, à être là. Si je n’étais pas là, il allait chercher sa mère ou quelqu’un d’autre.

AL : En 1991, Michel  Journiac a présenté le film de la Messe2 à la galerie J.& J. Donguy3. Il a commencé à travailler pour archiver son œuvre et classer son atelier. C’est à cette période qu’il a véritablement initié la conception de la postérité de son œuvre.

JM : Il y avait en effet un projet important de monographie avec les éditions La Différence. À l’époque, La Différence éditait des gros livres pour les artistes vivants, comme par exemple César. En 1991 est né un projet de livre avec le critique d’art Pierre Restany. Il a fallu mettre à plat tout le travail que Michel avait fait auparavant. Nous avons fait l’inventaire de tout ce qu’il avait pu créer, nous avons répertorié tous les objets, toutes les actions qu’il avait faites. Nous avons pris les dimensions de toutes les œuvres… C’était la première fois que Michel regardait derrière lui pour recenser ce qu’il avait fait.

Je crois que la première grande question qui s’est posée à nous, c’est celle de la transmission, de la diffusion et de la réception de l’œuvre, pour déjouer certains mécanismes du marché. Car l’œuvre de Michel  Journiac est avant tout contestataire et subversive.

AL : Après son décès en octobre 1995, tu es devenu l’ayant-droit de Michel  Journiac. Tu as poursuivi ce travail dans l’atelier et dans les archives. La monographie n’a jamais été publiée dans son format initialement prévu par les éditions de La Différence mais tu as beaucoup œuvré pour qu’il soit possible de le faire plus tard. Nous y travaillons aujourd’hui à la galerie, avec des publications collectives, chronologiques et thématiques4.

JM : Après la mort de Michel, j’ai d’abord pensé faire une dation au Centre Georges Pompidou, mais sans succès. Et puis je croyais naïvement que le projet de la monographie allait aboutir, que le livre allait être édité par La Différence, qui avait encore une galerie dans le marais. Mais le projet était abandonné. J’ai fait un site internet dédié au travail de Michel ainsi qu’une maquette de sa monographie. C’est un peu « le catalogue La Redoute », où les œuvres de Michel sont répertoriées.

AL : Ce catalogue, qui s’apparente à l’élaboration d’un catalogue raisonné, a été une base de travail formidable pour nous. Nous continuons à nous en servir régulièrement. Quand j’ai découvert l’atelier Journiac, il était rangé, mais pas comme il l’est maintenant5. Car Michel Journiac gardait tout. Il y avait beaucoup de boîtes d’archives, de classeurs, de dossiers suspendus, de porte-documents, de carnets, de photographies, de factures, de planches-contacts, de diapositives, de photographies de vernissages, de coupure de presse, de notes de cours… C’était impressionnant. Ce classement imaginé par Journiac était une manière singulière d’approcher son œuvre. Il avait fait un classement par amitiés, par expositions, etc. Journiac ne pensait pas ses œuvres uniquement comme des objets, mais il les concevait dans le mouvement de ses actions et dans le contexte de présentation des expositions qu’il organisait, toujours en lien avec le public.

Michel Journiac dans son atelier, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac
Fig. 1 : Michel Journiac dans son atelier, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac

À l’atelier [fig. 0 & 1], il y avait aussi une bibliothèque importante, dont les livres étaient en grande partie annotés. Tu en as fait l’inventaire pour la confier à Vincent Labaume. Cet ensemble est précieux pour les chercheur·es.
Dès le départ, tu avais ouvert les portes de l’atelier et tu recevais régulièrement sur rendez-vous pour faciliter les recherches sur l’œuvre. Depuis 2016, nous avons poursuivi ensemble cette entreprise pendant plusieurs années, dans le but de rendre le fonds de l’atelier accessible aux chercheur·es, aux étudiant·es, aux artistes ou aux commissaires d’expositions… La mise au jour des archives et le tri que nous avons effectué nous ont permis de faire de belles redécouvertes. Je dois dire qu’au fil des semaines, nous avons éprouvé une joie certaine !

JM : Un grand travail et une vraie joie !

Michel Journiac, Le Play Boy (Fantasmes), 24 heures dans la vie d’une femme ordinaire, planche-contact, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac
Fig. 2 : Michel Journiac, Le Play Boy (Fantasmes), 24 heures dans la vie d’une femme ordinaire, archives Michel  Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac

 

AL : Parmi ces redécouvertes, je pourrais citer celle de l’ensemble remarquable de photographies, d’épreuves ou de planche-contacts de la série des 24 heures dans la vie d’une femme ordinaire (1974) [fig. 2] qui nous a donné l’opportunité de rééditer en 2018 le catalogue complet des variantes des Réalités et des Fantasmes, augmenté d’essais critiques et de reproductions d’archives sur la question du travestissement dans l’œuvre de Michel Journiac.
Plonger dans les archives conservées par l’artiste et inventer un système de classement respectueux de l’ancien, tout en clarifiant la chronologie de l’œuvre, nous a aussi permis de documenter nombre d’œuvres méconnues et d’encourager les institutions à les exposer, voire à les acquérir6. Les manifestations récentes consacrées à la mémoire des luttes contre le sida au Palais de Tokyo, au Mucem ou au Musée d’Art Moderne et Contemporain de Strasbourg nous ont prouvé la nécessité et l’importance de telles recherches7.
Ainsi préservé dans sa totalité, le fonds des archives de Michel Journiac offre la possibilité de pénétrer dans l’intimité de l’œuvre et de remonter aux origines du processus créatif. Journiac part toujours d’abord de son vécu, de sa vie, de son intimité, de ses amitiés et des deuils qu’il traverse. Il prend son propre corps comme matériau premier de son œuvre pour interroger notre société et notre existence.

C’était assez drôle de voir tout ce qui pouvait être conservé dans cet atelier du 13ᵉ arrondissement ! Par exemple, une malle de rangement contenant toutes les ordonnances médicales de l’artiste depuis son adolescence : les archives de son propre corps.

JM : Nous aussi, nous nous sommes posés beaucoup de questions…

AL : Je crois que la première grande question qui s’est posée à nous, d’une manière très différente — Jacques en tant qu’ayant droit de Michel Journiac et, pour ma part, comme chargée des successions dans une galerie d’art contemporain —, c’est celle de la transmission, de la diffusion et de la réception de l’œuvre, pour déjouer certains mécanismes du marché. Car l’œuvre de Michel Journiac est avant tout contestataire et subversive.
Classer les archives d’un artiste, dont un fonds de photographies et de manuscrits, implique très vite de se demander ce que l’on décide de rendre public ou de tenir secret. Que rendra-t-on accessible ? Que dévoilera-t-on au public ? Qu’est-ce qui doit demeurer de l’ordre du privé et de l’intime ? Les photos d’actions et les photos de vacances, les tirages signés et les épreuves de travail, les notes et les journaux intimes, les poèmes ou bien les cours destinés aux étudiants n’ont évidemment pas le même statut. Certains documents demeurent parfois délicats à identifier, difficiles à catégoriser. Archive ? Document ? Œuvre ? La diffusion aux chercheur·es et la mise en circulation sur le marché des multiples types de productions de Michel Journiac requiert l’exigence du doute et la mise au point d’une éthique.
De même, l’inventaire des œuvres conservées rue Lahire nous a conduit à mener un véritable chantier de restauration. Cette démarche nous a menés à prendre des décisions complexes, par exemple quant au degré d’intervention nécessaire ou du point de vue de la conservation de certains matériaux.
C’était assez drôle de voir tout ce qui pouvait être conservé dans cet atelier du 13ᵉ arrondissement ! Par exemple, une malle de rangement contenant toutes les ordonnances médicales de l’artiste depuis son adolescence : les archives de son propre corps. L’inventaire a remis en lumière des choses qui n’avaient plus été vues depuis des années. Les objets du distributeur automatique d’œuvres d’art, les slips acrylisés, les masques et les empreintes du visage de Michel Journiac. Le calice pour la Messe et les badges, plus ou moins militants, que portait Journiac sur son blouson, le matériel pour faire des prises de sang… Si cette énumération pourrait faire sourire et avoir un caractère anecdotique, elle en dit long sur ce qu’est l’atelier d’un artiste comme Michel Journiac, une figure majeure de la scène artistique depuis le milieu des années 1960, un pionnier de l’art sociologique et corporel qui a été peintre mais qui a vite délaissé sa palette et ses pinceaux pour mener des actions en public.

JM : Pourtant Michel se disait peintre ! Ou bien il se présentait comme enseignant. À vrai dire, il ne se présentait pas comme « artiste ». Avant de mourir, il préparait déjà les cours qu’il allait faire l’année d’après…

AL : Je pense que l’enseignement est un élément essentiel, sur lequel il faut insister pour comprendre son œuvre et sa pratique artistique. Le fonds d’archives conserve d’ailleurs un ensemble conséquent de documents issus de ses années d’enseignement.

JM : Michel était très impliqué dans son travail d’enseignant, il était très pris par ses étudiants. Il les faisait souvent participer à des expositions, par exemple à l’exposition d’Avignon en 1984 ou à plusieurs reprises à la galerie Donguy.

Michel Journiac, Photomatons, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac
Fig. 3 : Michel Journiac, Photomatons, archives Michel Journiac, courtesy Galerie Christophe Gaillard © ADAGP Michel Journiac

AL : À l’atelier, nous avons également retrouvé des dizaines de photomatons [fig. 3] et d’autoportraits. Michel Journiac se prenait en photo, tu m’as dit, presque tous les jours ?

JM : C’était une pratique régulière. Comme aussi les photocopies.

AL : Cela correspond à ce qu’il dit de la photographie et du questionnement de sa propre identité. Il enregistre systématiquement son visage. On constate sur les photomatons qu’il se maquille, qu’il prend des poses répétées, avec ou sans lunettes, avec ou sans cigarette, etc. Une mise en scène de l’identité très construite, qu’il questionne en permanence.
Dans l’atelier encore, des dizaines de carnets manuscrits, que Journiac a couverts tout au long de sa vie, depuis ses seize ans. Cette redécouverte a été importante pour toi. Tu m’as dit récemment que cela avait été un moment crucial dans ton rapport à l’œuvre de Michel  Journiac et à la personne qu’il était ?

Michel se disait peintre ! Ou bien il se présentait comme enseignant. À vrai dire, il ne se présentait
pas comme « artiste ».

JM : Moins les carnets des années 1980 que le journal qu’il tenait dans sa jeunesse. Michel tenait un journal entre ses 17 et ses 25 ans. C’est étonnant et prémonitoire. On pourrait croire que c’est fait pour être publié ! C’est bien écrit, on sent qu’il est très appliqué, il raconte sa vie. Il s’interroge pour savoir s’il sera plus tard prêtre ou peintre. Il est très actif dans la vie de l’église, il s’occupe des jeunes… Séminariste pendant un certain temps, Michel exprime ce qui le préoccupe : son homosexualité. Il y trouve deux issues, être prêtre ou être peintre. Il mentionne aussi la messe, les squelettes… Il y a beaucoup de choses qu’on trouve ensuite dans son travail. Cela m’a rapproché de l’homme qu’il était. J’ai saisi sa personne autrement.

AL : Ta relation à l’œuvre de Michel Journiac, à l’homme, comme à l’œuvre, est évidemment multiple et singulière. Tu étais artiste, toi aussi, et tu m’as expliqué que c’était son œuvre, d’une certaine manière, qui t’avait fait te tourner vers la religion. C’est une question qui reste toujours fondamentale dans l’œuvre de Michel Journiac, son rapport à la foi. Croyait-il ou non ? La question reste ouverte. Pas de réponse.

JM : Il y a cru. Il n’était pas injurieux vis-à-vis de l’Église, de Dieu ou bien du Christ… mais je ne peux pas affirmer qu’il croyait toujours en Dieu.

AL : Non, mais tu m’as dit que toi, dans ton propre parcours, son œuvre t’avait mis sur ce chemin.

JM : La rencontre avec son œuvre a participé à un chemin de conversion, à retrouver la foi. Le vendredi 8 février, à 17 heures, dans le métro ligne 6, je me suis dit : « Je crois en Dieu ». Michel m’avait offert L’Idiot de Dostoïevski quelques temps avant. J’ai ouvert le livre un vendredi. Je n’ai pas lâché ce livre jusqu’au dimanche. Je n’ai pas quitté ma chambre de bonne, je buvais du café, je lisais ! Et il s’est passé quelque chose.

AL : Tu m’as souvent répété que son œuvre « pose des questions ». Tu fais cette distinction entre « ce qui est important » et « ce qui est essentiel ». Son œuvre finalement, selon toi, pose des questions que tu as retrouvées par la religion et dans la foi.

JM : Oui, son œuvre n’est pas innocente. Michel Journiac avait un souci constant de vérité. Quand un squelette plaqué or sur un fauteuil à bascule est placé dans une exposition avec des peintures autour, tout le reste est mesuré par rapport à lui. Quand il est question de la sexualité, de la mort, du sens de la vie, il n’y a pas beaucoup d’œuvres qui tentent une réponse. Et, dans une période où il n’y a pas beaucoup d’espoir, le travail de Michel Journiac est porteur d’une vérité. Il interroge. Se convertir est une réponse, disons que c’est la mienne. Je fais de l’évangélisation, je ne vais pas vous dire que ce n’est pas une bonne chose de croire en Dieu et d’aimer Jésus Christ !

AL : Tu disais que Journiac avait la nostalgie d’être prêtre et qu’il avait toujours voulu faire communauté ?

JM : Il avait le désir d’avoir un groupe, d’être dans un groupe. Il avait un désir communautaire. Dans son journal, c’est déjà présent. C’est un peu ce que nous avons vécu : avoir un atelier en commun. C’était un rêve qu’il avait, et moi aussi.

AL : Il recréait une communauté avec ses étudiants ? Ou bien avec les autres artistes ?

JM : Avec les autres artistes ? Pas trop ! Avec les étudiants sans doute davantage, oui.

AL : En tous cas, il y a l’idée d’une communauté artistique. Vincent Labaume emploie la belle expression d’un « présent communautaire ». J’ai été frappée de voir les photographies de l’atelier souvent plein de monde, accueillant nombre d’ami·es et d’artistes. Ou encore de voir la documentation sur les portes ouvertes de l’atelier au moment du festival du 13e Art… Il semblait y avoir une ambiance festive, collective, très vivante.

JM : Oui, c’est très juste.

AL : Ce qu’il faut retenir, à mon sens, c’est que son œuvre est toujours adressée à l’autre. Elle est toujours dans le mouvement de la rencontre de l’autre, vers l’altérité.

JM : L’essentiel, c’est la rencontre avec l’autre, c’est l’inquiétude de l’autre. Qui est l’autre ? Qu’est-ce qu’on fait ensemble ? Voyez la Messe : au départ, il n’y a plus d’objets. C’était lui, c’était sa présence qui comptait. Sa revendication en tant qu’artiste, c’était ça, la présence, la sienne et celle de l’autre. Ici et maintenant.
Je crois qu’il y a un parallèle à faire entre la phrase écrite par François Pluchart : « Avec Messe pour un corps, Michel Journiac a fait faire à l’histoire de l’art son premier faux pas. Il a ouvert une blessure incurable et n’a jamais manqué d’en approfondir toutes les conséquences » et celle de Henri de Lubac, qui était prêtre et théologien : « L’église est au milieu du monde et par le seul effet de sa présence, elle verse une inquiétude inguérissable. »

L’essentiel, c’est la rencontre avec l’autre, c’est l’inquiétude de l’autre. Qui est l’autre ? Qu’est-ce qu’on fait ensemble ?

  1. Cf. l’article de Vincent Bonnet dans ce même numéro au sujet des Icônes du temps présent. [Retour au texte]
  2. Le film de l’action Messe pour un corps a été réalisé en 1975 par Carole Roussopoulos et monté ensuite par Gérard Cairaschi. Il est conservé au Centre Pompidou — MNAM ainsi qu’à la Maison européenne de la photographie à Paris. [Retour au texte]
  3. « Rituel pour un livre », Galerie J. & J. Donguy, Paris, 1991. [Retour au texte]
  4. Michel  Journiac, Le corps travesti, Paris, Galerie Christophe Gaillard, 2018 ; Michel Journiac, Le corps transfiguré, Paris, Galerie Christophe Gaillard, 2026. [Retour au texte]
  5. Armance Léger et Jacques Miège ont réalisé le classement et l’inventaire complet du fonds d’atelier de Michel Journiac. Depuis mai 2025, la totalité des œuvres et des archives qui constituaient ce fonds est conservée par la galerie Christophe Gaillard. [Retour au texte]
  6. En 2021-2022, le Mucem (Marseille) a acquis un ensemble important d’œuvres du Rituel de transmutation (1993-1995). En 2022, le Centre Pompidou — MNAM a complété ses collections par l’achat et le don de sept œuvres de Michel Journiac. [Retour au texte]
  7. Plusieurs expositions ont mis Journiac à l’honneur, en présentant des œuvres et des archives : « VIH/sida, l’épidémie n’est pas finie ! », Mucem, Marseille, 2021 ; « Exposé.es », Palais de Tokyo, Paris, 2023 ; « Aux temps du sida, œuvres, récits et entrelacs », Musée d’Art Moderne et Contemporain, Strasbourg, 2023. [Retour au texte]